Cher Grand-Père,
Tu te souviens, Grand-Père ?
C'était en 1991 ; j'étais alors étudiante en médecine et par un concours de circonstances, je me suis retrouvée à Ambanja, Madagascar. Tu venais de construire le premier dispensaire du coin, entouré de l'inénarrable Sœur Jeanne D'Arc et du Dr Bessolo. L'hôpital de brousse était reluisant, avec 2 salles d'opération carrelées, quelques chambres d'hospitalisation commune, un petit laboratoire et une buanderie.
Le Dr Bessolo et toi, vous passiez vos journées à opérer; les patients venaient de très loin pour se faire soigner, parfois en pirogue, puis en char tiré par des zébus ou à pied. Vous les preniez en charge sans relâche, sans ménager vos efforts, en passant d'une intervention d'obstétrique à de la chirurgie abdominale ou à de la traumatologie.
Je me souviens … d'un petit garçon tombé d'un cocotier, arrivé avec une fracture du crâne, d'un jeune homme encorné par un zébu enragé lors d'un accident de la route, d'une jeune femme avec une tumeur gynécologique de 7,5 kg…
Je me souviens… des tournées en brousse, des campagnes de vaccination et de prévention ; les villageois nous accueillaient chaleureusement, nous, les Vazas, pas toujours adaptés aux conditions locales… les enfants filaient chercher des noix de coco pour nous donner à boire du jus stérile !
Sœur Jeanne d'Arc s'activait toute la journée pour que les draps soient impeccables, les sols ripolinés ; elle a décidé un jour d'acheter du tissu avec des petits oursons pour égayer la chambre où séjournaient les enfants malades… l'expédition dans sa 2 CV jusqu'au commerce local reste gravé dans ma mémoire ; elle fonçait au maximum de la vitesse de son bolide pour éviter les nids de poule, disait-elle… j'ai bien cru ma dernière heure arrivée… Dans le même petit commerce, nous avions acheté du fil de pêche, qui, stérilisé, servait de fil à suture.
Avec Dr Baptistine, après la consultation de médecine générale où j'ai découvert grâce à elle le monde terrifiant et fascinant des parasites, nous allions dans les cases du village pour récolter les anophèles, en vue d'une étude avec l'Institut Pasteur de Tananarive. Une amitié indéfectible est née… des années plus tard, Baptisitine est venue à l'Hôpital Cantonal de Fribourg pour étudier la cardiologie dans le service du Prof Goy.
Au retour de ce premier voyage, il était évident que l'histoire ne faisait que commencer, évident que de retour dans notre Suisse confortable, nous allions, avec les amis rencontrés sur le chemin, essayer de faire notre possible pour soutenir tes actions. De kermesses de villages en concerts des chœurs gruyériens, les étudiants que nous étions ont commencé à faire connaître tes projets, à collecter du matériel usagé hospitalier, et quelques francs, à notre mesure.
Bien des années plus tard, en 2017, la Fondation Children First est née, et de là, un deuxième hôpital a été reconstruit, plus grand, plus performant, fonctionnant sur la base d'une collaboration publique-privée, avec un personnel malgache hyper motivé, luttant avec les moyens du bord pour offrir les soins les plus adéquats possibles, dans des conditions compliquées parfois ; la première maternité a été érigée, permettant de séparer les jeunes mamans et les bébés des malades souffrant de pathologies infectieuses avec risque de contagion ; la première maternité , que tu as dédiée à mon père, orphelin de mère… une grosse émotion… Tu as réalisé environ 22 000 interventions chirurgicales et ophtalmologiques, tu continues à donner un coup de main au bloc opératoire en cas de nécessité, tu transmets ce que tu sais à tes jeunes confrères malgaches, Dr Xavier, Dr Hilaire, Dr Corinne et tous les autres, tu continues…
Je me souviens… des soirées à la Maison, dans une joyeuse ambiance de grande famille pleine d'enfants… en 1991, Dr Félicité s'occupait déjà des enfants abandonnés, après sa consultation de dentisterie ; tu m'avais raconté le début, une petite fille de quelques jours, Zafina, avait été laissée devant le dispensaire, en 1984 ; tu avais demandé au juge local où se trouvait l'orphelinat le plus proche… il t'avait répondu «si tu veux un foyer pour les enfants, il faut que tu le fasses, il n'y a rien pour eux dans la région»… la Maison des Enfants était née… tu as accueilli, avec ton équipe, plus de 800 enfants, qui tous, ont reçu de l'amour, une vie décente, une éducation, un métier qui leur a permis de gagner leur indépendance…
Je me souviens… de Diana, une jeune fille que Victoria a rencontrée en nettoyant la cour de l'Hôpital… Diana, qui sans hésiter, a pris l'un des sacs de jute pour ramasser les déchets ; ensemble, elles ont rendu l'entrée de l'hôpital propre et pimpante.
Diana, dont la mère était hospitalisée. Son beau-père, violent, souhaitait l'envoyer vers un destin funeste à Tananarive; Diana, qui, le soir avant notre départ pour la Suisse, m'a demandé : «est-ce que tu as des livres dans ta valise ? s'il te plaît, laisse- les moi, je veux lire et étudier»… Elle suit maintenant une scolarité heureuse dans le Foyer de Tananarive, qui héberge une quarantaine de jeunes femmes et leur donne l'accès aux hautes écoles en toute sécurité.
Je me souviens… de tes appels parfois pressants, lors de l'arrivée à la Maison des Enfants de couples de jumeaux nécessitant une aide rapide pour acheter le lait en poudre, une denrée chère, une gageure perpétuelle…
Je me souviens… d'une petite fille, abandonnée dans le bois, retrouvée après une battue nocturne, nommée Honorine, en l'honneur de ma Grand-Mère, une survivante, comme elle… Je me souviens… des taquins petits pensionnaires qui me courent après pour m'effrayer avec des bébés boas… tu avais adopté comme «chat de la maison», pour débarrasser le garde-manger des souris, une dame boa qui a largement contribué à la sauvegarde des provisions, en mettant au monde quelques petits serpents bien actifs… et paraît-il inoffensifs (je tente encore à l'heure actuelle de m'en convaincre…).
Je me souviens… des réunions animées de Conseils de Fondation, de toutes les soirées pleines de musique et de projets, qui ont créé des liens entre les enfants et les patients malgaches, la médecine, l'accès à l'éducation, les jeunes et moins jeunes, d'ici et d'ailleurs, riches de leurs différences, de leurs expériences et de leurs espoirs…
Je me souviens… de tant d'anecdotes,de tant de cafés à 5 heures du matin quand tu es déjà prêt à partir pour ton «programme de la journée», de tant d'histoires de vie, de tant de projets menés à bien… de quoi écrire des livres… peut-être un jour…
Les années ont passé, avec des hauts et des bas… beaucoup de joies, beaucoup de rires, beaucoup de belles rencontres, parfois de gros soucis et des déceptions… tu as continué à marcher droit devant pour construire un petit bout de monde meilleur.
Je me souviens… de ce que tu répètes :
«Ce que je fais là, je ne pourrais pas le faire sans mes amis»… et des amis, tu en as… toutes ces amitiés internationales nées au fil du parcours, en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, avec la Fondation Auxilium, en Suisse avec la Fondation Champittet ; une école de brousse porte d'ailleurs ce nom-là, Champittet, au milieu du bout du monde, à Andrafiabe… toute une histoire magnifique ; et toutes ces personnes qui ont eu la chance de croiser ton chemin…
Je me rappelle… de ce que tu répètes souvent… «Le projet de ta vie, c'est d'abord toi-même»… une phrase qui continue à me faire beaucoup réfléchir.
Et je me réjouis… du futur qui nous attend, de ton enthousiasme contagieux qui nous pousse à marcher à tes côtés, de tous les enfants petits et plus grands qui vont croiser ta route et continuer le chemin… Merci Grand-Père d'être qui tu es, quel privilège de te connaître !
Francine